
L'angoisse sous le masque
L'art des Guerra exprime à merveille les joies et les terreurs de la société baroque catalane.
L'éblouissement de la naissance s'épanoui dans la luxuriance de l'âge adulte, mais au théâtre de la vie répond l'incertitude de la mort, l'appétit de vie s'anéanti dans les "Vanités". Dès lors, le luxe des villes, la prospérité des campagnes, la richesse des mers ne sont plus qu'un leurre terrestre.
Le Roussillon est une région où l'art baroque a connu un développement spectaculaire. Si les ateliers de sculpture des 17è et 18è siècles à l'origine de l'importante production de retables ont été étudiés depuis maintenant de nombreuses années, en revanche, les peintres qui sont leurs contempoarains n'ont bénéficié d'aucune attention. Même la plus importante dynastie de cette période, les Guerra - Antoni Guerra, dit Major (1634-1705) et ses deux fils, Antoni dit Minor (1666-1705) et Francesc (1681-1729) - n'a pas fait l'objet d'une étude approfondie.
Certes, l'époque comme le lieu ne leur étaient guère favorables et de nombreuses raisons justifient ce silence de l'hstoriographie. La réussite de Hyacinthe Rigaud (1659-1743), l'illustre enfant du pays, peintre de Louis XIV, occulta leur activité. Le fait que dans cette région l'art majeur fut, à cette époque, la sculpture. Ce ne fut pas pour autant, l'oubli complet : on exposa deux portraits de Guerra Minor en 1765 au Salon de l'Académie de Toulouse et Emile Bellier de la Chavignerie et Louis Auvray accordèrent à ce peintre une courte notice dans leur Dictionnaire général des artistes français. Mais ce ne fut pas une fortune considérable. Parmi tous les "voyageurs" ayant séjourné en Roussillon aux 18è et 19è siècles - dont le baron Taylor et Mérimée - un seul - jean-Baptiste-François Carrère - évoque Antoni Guerra Minor.
Ainsi, aucun bilan n'a été tenté afin d'éclaircir cette vision confuse variant du jugement expéditif à l'invention romancée. Jamais, en dépit d'un important corpus documentaire et artistique, l'on a tenté de véritablement étudier cette dynastie afin d'établir clairement les relations entre les Guerra et Rigaud, la réalité du séjour d'Antoni Minor à Madrid voire en Italie, ou encore la part qui revient à chacun des membres de la famille dans l'activité de l'atelier et ainsi établir un premier catalogue de leurs oeuvres.
C'est étonnant. Les Guerra fournissent un témoignage exemplaire de la peinture roussillonnaise de leur temps. cet atelier est à la fois traditionnel - on y trouve tous les indices de la condition artisanale du métier de peintre, du principe de l'activité familiale autant que des obligations de la commande ou de l'importance de la boutique, - et novateur - la personnalité d'Antoni Minor illustre les prémisses d'une nouvelle perception de la peinture et du peintre ; de la difficulté de ne vivre que de son pinceau dans une province encore fermée à cette conception innovante de la pratique artistique. Participant de la redécouverte et de la réhabilitation, depuis maintenant plusieurs années, de la peinture en province mais également de peintres catalans longtemps ignorés - Guillem Mesquida, Urbano Fos, Antoni Viladomat - cette étude peut enfin être menée.

Etat civil d'une dynastie
Antoni Guerra Major
naît en 1634 à Perpignan, peu avant le 4 décembre. Son enfance se déroule dans un milieu extrêmement simple. Le 16 avril 1650, à l'âge de 15 ans, il est placé comme apprenti chez Gabriel Clavaria, à Perpignan. Ce contrat n'ira pas à son terme, il est annulé dès le 4 novembre 1650. Le jour même les parents d'Antoni le placent dans l'atelier de Hieronim Hortosol. Cet apprentissage, prolongé par un compagnonnage de six années, durera jusqu'en mai 1660.
Antoni Guerra Major s'installe le 22 mars 1661, à Perpignan, et se marie en novembre 1662 avec Teresa Gonsales, fille d'un peaussier de Perpignan. De 1666 à 1683, onze enfants naîtront de cette union. Cinq seulement survivront. Trois fils, Antoni et Francsec, qui deviendront peintres, Joseph qui sera moine franciscain, et deux filles, teresa et Maria. En 1665, il achète aux enchères publiques une maison à Perpignan rue de la "devallada del cavallet", dans laquelle il restera jusqu'à sa mort en 1705. Il formera dans son atelier au moins trois apprentis ainsi que ses deux fils Antoni Minor et Francsec.
Le 28 avril 1700, Guerra Major fait son testament. Ce n'est que 7 janvier 1705, qu'il fait donation universelle de ses biens à son fils Antoni lors du second mariage de celui-ci. Sa retraite sera brève. Il est enterré le 10 septembre 1705 au cimetière Saint-Jean de Perpignan.
Antoni Guerra Minor
est baptisé le 7 mars 1666 à la cathédrale de Perpignan, il est le deuxième enfant de Guerra Major (son premier fils). Certainement formé au sein de l'atelier paternel, on ne possède aucun document concernant son activité en pays catalan avant 1692. Il a vingt-six ans. C'est un âge assez avancé pour s'installer comme maître. Il ne fait aucun doute que Guerra Minor s'est auparavant perfectionné dans un autre atelier, même si aucun document ne permet de le confirmer.
Antoni Minor épouse le 31 mars 1694, Josèphe Ribera, la fille d'un mercader de Perpignan. Leur fille, baptisée le 3 septembre 1695, meurt en bas âge. Ce sera leur seul enfant. En 1705 il se remarie avec Thérèse Barba, la fille d'un chirurgien de Perpignan. Jusqu'à son décès, avant le 8 avril 1711, il travaille avec son frère.
Le 11 avril 1711, l'inventaire de ses biens, leur vente à l'encan, montrent qu'il est certe à la tête d'un atelier très actif mais que les prix de ses toiles restent très modérés. En dépit de cette modestie financière, Antoni Minor est, localement le seul peintre de son temps à porter perruque, se munir d'une canne au pommeau doré et s'offrir les services d'une servante. Cette attitude, inconnue chez les autres artistes roussillonnais, témoigne d'une perception du métier très innovante, qui restera sans suite dans la province.
Francsec Guerra
est baptisé le 12 mars 1681 à la cathédrale de Perpignan et est le huitième enfant d'Antoni Guerra Major. Francesc, qui n'a jamais quitté Perpignan, commence à se former auprès de son frère aux environs de de 1698. Mais ce n'est qu'en 1705, après le retrait de son père de l'atelier que sa présence y est officielle.
Francesc se marie le 5 février 1709 avec marianna Guerra, la fille d'un orfèvre de la ville. Ce n'est qu'à la disparition de son frère qu'il s'installe dans la maison de la rue du Chevalet. il y exercera aidé de sa femme et de son fils.
Propriétaire de quelques terres, Francsec rapidement atteind un niveau de fortune convenable.
A sa mort, c'est sa veuve Marianna qui reprend l'atelier.

Guerre et paix en pays catalan
Le Roussillon, au temps des Guerra, connaît une histoire mouvementée. Depuis 1635, la guerre engagée entre la france et l'Espagne fait de cette région le théâtre d'affrontements répétés.
Dès 1642, Perpignan est assiégé par les troupes françaises.
En 1659, le Traité des Pyrénées, signé par les deux royaumes, entraîne l'annexion à la France du Comté de Roussillon et de la moitié du Comté de Cerdagne, jusque là rattachés au Principat de Catalogne.
La couronne de France les unit en une seule province, le Roussillon, dont la capitale est Perpignan. La paix n'est qu'apparente. Les conflits latents avec la population locale, autant que les invasions espagnoles perdurent jusqu'à la fin du XVIIè siècle. Les conséquences de ce conflit sont importantes. La population, déjà atteinte par la guerre, est décimée dans les années 1650-1651 par une épidémie de peste.Perpignan, aux alentours de 1650, ne comprend plus qu'environ 7500 habitants ; la province 80 000. En 1730, ces chiffres atteignent à peine 9 000 habitants pour la Fidelissima et 100 000 pour la province.
Malgré la difficulté de la période, les conditions religieuses jouent en faveur des artistes. Le Roussillon est une terre ultramontaine. C'est un théologien perpignanais, Damia Cosme-Hortolà, que Philippe II a désigné pour présenter le Principat de Catalogne aux sessions du concile de Trente (1563). L'archevêché de Tarragonne, dont l'évêché d'Elne est suffragant jusqu'en 1678, a provoqué un concile provincial dès 1564. Les prescriptions, en particulier concernant l'ameublement des églises, ont été scrupuleusement et rapidement appliquées. Les procès-verbaux de visites pastorales dans les paroisses en témoignent : régulièrement il est recommandé d'acquérir du mobilier religieux, ce qui favorise la commande artistique. Durant notre période, ce sont plusieurs centaines de retables qui sont fabriqués.

Quelques exemples...

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